Ida Ramming

Lettre ouverte d’Ida Raming au cardinal Gerhard Ludwig Müller

Publié le 28 janvier 2016 par Ida Raming

Au préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi [CDF],
Monsieur le cardinal Gerhard Ludwig Mueller
Palazzo del Sant’Uffizio
00120 Città del Vatica

Monsieur le cardinal,
Je veux faire appel à vous, responsable de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi [CDF], parce que je suis préoccupée par des courants de pensée négatifs qui ont cours dans notre Église catholique romaine et qui sont contraires à l’Esprit de Jésus. Permettez-moi tout d’abord de me présenter : je suis une théologienne catholique romaine, docteure en théologie, devenue professeure à la Faculté de l’Université de Münster (Westphalie) en 1970. Je suis aussi une témoin active du concile Vatican II, ayant soumis une pétition au Concile en 1963 avec la docteure Iris Mueller, décédée en 2011.

Dans ma thèse – publiée en 1973, deuxième édition, 2002; traduction anglaise : 1976, 2004 –, j’ai étudié attentivement la situation des femmes dans la tradition de l’Église catholique romaine, en particulier les raisons de leur exclusion du diaconat et de la prêtrise. Mon professeur (+1988) était un spécialiste bien connu du droit canonique et de son histoire.

Dès mes débuts en théologie, j’ai attentivement observé l’évolution de cette question et j’ai publié de nombreux articles et livres sur le sujet.

À travers mes recherches, j’ai acquis une connaissance approfondie de la longue histoire de la discrimination envers les femmes dans la tradition catholique. J’ai trouvé des textes discriminatoires envers les femmes non seulement dans la Bible, mais aussi chez les Pères de l’Église et les grands maîtres à penser de l’Église, tels Augustin et Thomas d’Aquin. Ils soulignent que les femmes sont à la fois génétiquement et moralement inférieures aux hommes. Ils prétendent ainsi que les femmes sont réduites à un état de sujétion (status subiectionis). Les femmes sont donc privées non seulement de la dignité d’être créées à l’image de Dieu – à tout le moins, ceci est profondément remis en question –, mais aussi de la possibilité d’être validement ordonnée (cf. l’argumentation de Thomas d’Aquin et d’autres canonistes concernant l’état de sujétion des femmes et l’ordination des femmes).

Ces textes proviennent du Corpus Juris Canonici et ont servi de fondement à la soi-disant impossibilité d’ordonner des femmes, comme le CIC/1917 c.968 Sec. 1 le déclare : « Sacram ordinationem valide recipit solus vir baptizatus » – « Seul un homme baptisé peut recevoir validement l’ordination sacrée ». Cette loi a été reprise sans aucune modification dans le CIC/1983 c.1024 malgré les protestations des mouvements de femmes et des recherches scientifiques rigoureuses.

En voici le résultat :
L’exclusion des femmes de l’ordination à la prêtrise est fondée sur une discrimination grave et qui dure depuis longtemps envers les femmes, laquelle peut être prouvée à partir de nombreuses sources issues de l’histoire de l’Église et de sa tradition. Cette histoire reste fermée à une réévaluation honnête par les autorités de l’Église, même à notre époque, et, conséquemment, la discrimination y a été maintenue jusqu’à ce jour.

Évidemment, les autorités responsables de l’Église évitent de nos jours de parler de la soi-disant infériorité des femmes comme raison pour leur non-ordination, – la situation sociale actuelle et les idéaux des États démocratiques sont tels que cet argument serait rejeté du revers de la main.

Mais derrière l’argumentation des autorités de l’Église concernant la « non-ordination » des femmes, vous pouvez encore retrouver une discrimination persistante envers les femmes; – elle est simplement camouflée.

En évoquant l’exclusion des femmes de l’ordination, les responsables de l’Église (y compris la CDF) déclarent que Jésus était totalement libre en ne choisissant que douze hommes comme apôtres. Cette argumentation ne tient pas compte du fait que la situation des femmes au cours de la vie de Jésus en était une de totale infériorité (interdiction d’enseigner en public et de témoigner devant la cour). Les femmes n’étaient donc pas en mesure d’agir comme apôtres, lesquels étaient envoyés par Jésus pour enseigner et témoigner publiquement. De la même façon, Jésus ne pouvait pas choisir un esclave (une impossibilité légale) dans le groupe des Douze – pour tenter d’obtenir la libération des esclaves!

C’est évident que lorsqu’elle ne prend pas en compte les développements socioculturels et historiques, la doctrine de l’Église conduit inévitablement à des conclusions erronées et à de fausses doctrines.

Afin de soutenir l’exclusion des femmes du ministère presbytéral, les dirigeants de l’Église se réfèrent également à l’« altérité », à l’« autre ou au rôle spécifique-genré des femmes ».

Mais qui définit la soi-disant « altérité » ou « l’autre rôle » des femmes? Ce sont uniquement les autorités de l’Église – par rapport auxquelles les femmes sont dans un état de subordination.

C’est en effet révélateur et étonnant que les autorités de l’Église insistent pour souligner que l’exclusion des femmes du ministère presbytéral ordonné ne comporte aucune discrimination ou de désavantage pour les femmes! C’est, bien sûr, un effort des principaux pasteurs de l’Église pour apaiser les femmes, pour déguiser l’injustice envers elles. La vérité, c’est toutefois que seules celles qui sont opprimées par l’injustice – les femmes – sont en mesure d’exprimer ce qu’elles ressentent comme une discrimination envers elles et non les décideurs, c’est-à-dire les dirigeants de l’Église!

À mon avis, la doctrine de l’Église dans Ordinatio Sacerdotalis (Jean-Paul II, 1994) est dans l’erreur quand elle affirme que « l’Église n’a aucune autorité pour conférer l’ordination presbytérale à des femmes ». Je tiens d’ailleurs à souligner que l’Église (les autorités de l’Église) possède « l’autorité pour conférer l’ordination presbytérale à des femmes »!

Ils peuvent certainement s’appuyer sur les textes suivants de la Bible : 1 Cor 12, 11: Tous ces dons, sont l’oeuvre d’un seul et même Esprit, et Il/Elle les donne à chacun, tout comme Il/Elle le détermine.
Cela signifie : Dieu appelle librement des femmes au ministère presbytéral, personne ne peut restreindre Dieu à appeler uniquement des hommes à la prêtrise! Gal 3: 26-28: Car, en Jésus-Christ, vous êtes tous enfants de Dieu par la foi, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n’y a plus ni Juif ni Gentil, ni esclave ni homme libre, ni mâle ni femelle, car vous êtes tous un en Jésus-Christ …
Ces paroles de l’Écriture sont en attente de reconnaissance et d’actualisation dans l’Église catholique romaine.

À cause de l’entêtement des autorités de l’Église dans leur attitude et leur esprit patriarcaux, on empêche que se réalisent ces paroles de la Bible et ce, au détriment de notre Église.

Mais en dépit de cela, c’est mon espoir et ma conviction que l’Esprit vivant de Dieu atteindra l’Église « en toute vérité »(cf. Jean 16,13), même en ce qui concerne la place des femmes et ce, malgré la résistance des dirigeants de l’Église.

Dans l’attente de l’Esprit de Vérité, je vous envoie mes salutations,
Ida Raming, D. Th.
Stuttgart (Allemagne)
Décembre 2015

Source : http://myemail.constantcontact.com/News-from-ARCC.html?soid=1106306587785&aid=tWrSAD1Y_dI
Traduction : Pauline Jacob et Michel Goudreau